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Le Jack Daniel’s, boisson d’une bohème électrique

Stéphane Davet, Le Monde, Publié le 29 mai 2019

lundi 15 juillet 2019Joel-Yves

Keith Richards et le Old No.7, best-seller de la marque. Jim Marshall Photography LLC

Keith Richards le buvait au goulot, le chanteur de Motörhead en avait fait son rituel. Toujours fabriqué dans le Tennessee, le whiskey Jack Daniel’s est étroitement lié à l’histoire du rock.

Les pèlerinages musicaux ne manquent pas dans le Tennessee. À Memphis, dans le sud-ouest de l’État, les fidèles défilent à Graceland – la résidence d’Elvis –, dans les locaux de Sun Records, temple du rock’n’roll originel, et au Stax Museum of American Soul Music, sanctuaire du rhythm’n’blues. Plus au nord, à Nashville, on se presse dans les salles, honky tonks et studios qui ont construit la légende de la country.

Rolling Stones, Led Zeppelin, Motörhead…

À ces deux capitales de la musique populaire américaine pourrait s’ajouter Lynchburg, berceau de la distillerie Jack Daniel’s, tant le Tennessee whiskey à la bouteille carrée et à l’emblématique étiquette noire semble associé à l’histoire du rock et de ses excès. Les Rolling Stones, Led Zeppelin, Motörhead, AC/DC, Van Halen, Mötley Crüe, Guns N’Roses, entre autres, ont été parmi les plus efficaces promoteurs (le plus souvent bénévoles) d’un alcool synonyme pour eux d’authenticité et de désinhibition.

Lemmy et sa bouteille

Parions qu’un important pourcentage des 250 000 personnes qui, chaque année, visitent le site de production du whiskey américain le plus vendu dans le monde, a été marqué par la mythologie de cette bohème électrique. Savoureux paradoxe, le minuscule comté de Moore (6 400 âmes, 1 feu rouge), dont Lynchburg est le siège administratif, est un dry county (comté sec), une de ces zones, souvent situées dans la Bible Belt du sud des États-Unis, où la vente d’alcool en boutique ou au restaurant est interdite. « Ce qui n’empêche pas chacun d’avoir à la maison un bar des plus fournis », précise Jeff Arnett, le maître distillateur de Jack Daniel’s, à qui l’on autorise néanmoins de faire, sur son lieu de travail, des « dégustations éducatives ».

Une distillerie au charme sudiste

À 120 kilomètres au sud de Nashville, la distillerie de Lynchburg est toujours la seule à produire les whiskeys de la marque, propriété depuis 1957 de Brown-Forman Corporation. Installé au pied d’une colline arborée, le site aux plus de 400 employés entremêle dans la verdure bâtiments industriels, petit musée et locaux vintage, pour une scénographie au charme sudiste, au milieu des effluves de céréales fermentées.

Jimmy Page

Étape-clé des visites guidées, la grotte de Cave Spring a tout du lieu de culte. Au pied des parois d’une falaise de craie y jaillit la source dont l’eau réputée pure incita Jasper Newton Daniel à installer ses premiers alambics, à la fin des années 1860. Ici pas de statue de la Vierge, mais bien celle de ce petit barbu (1,57 m), fils d’une famille pauvre de dix enfants, qui, à une époque où le rude whiskey de seigle (rye) prédominait encore, choisit de distiller un alcool issu majoritairement du maïs (une céréale plus adaptée à la région), pour un spiritueux aux saveurs plus douces.

Recette inchangée depuis 1904

Créé en 1904, son mythique Old No.7 reste le best-seller de la marque. La recette inchangée (80 % de maïs, 12 % d’orge malté, 8 % de seigle) doit sa suavité au maïs et à la façon dont les fûts de chêne blanc américain, obligatoirement neufs, sont « toastés » – « pour caraméliser les sucres du bois et mettre en avant des arômes de vanille », explique Jeff Arnett –, puis brûlés. Cette carbonisation crée dans le tonneau un filtre naturel qui, au rythme des saisons (le whiskey pénètre le bois par temps chaud et en ressort par temps froid), donne à l’alcool son goût et sa couleur.

Rien ne différencierait alors le « Jack » de son cousin le bourbon, produit, en particulier, dans l’État voisin du Kentucky, si, avant sa mise en fût, le distillat n’était lentement filtré à travers 3 mètres de charbon de bois d’érable. Ce procédé, dit « du comté de Lincoln », permet de retenir l’amertume des céréales et d’adoucir encore le futur Tennessee whiskey, gardé ensuite, pendant au moins deux ans, dans d’immenses entrepôts (jusqu’à 60 000 fûts de 200 litres) non climatisés.

La gamme des Jack Daniel’s s’est lentement élargie : lancement du Gentleman Jack, doublement filtré, en 1988 ; du Single Barrel, issu d’un seul fût, destiné aux puristes du whisky, en 1997 ; du Rye, plus sec et poivré, en 2017, en phase avec le renouveau de la scène cocktail ; mais aussi de liqueurs à base de miel, le Tennessee Honey, en 2011, ou de cannelle, le Tennessee Fire, en 2015. Mais le No.7 demeure la bouteille emblématique de la génération rock. Peut-être moins en raison de sa puissance que d’un moelleux convenant particulièrement aux baby-boomers et à leur goût immodéré du sucre : en 2015, à la mort de Lemmy Kilmister, le bassiste et chanteur de Motörhead, le magazine Food & Beverage avait ainsi rebaptisé Lemmy, le « Jack Coca », qui était sa boisson quotidienne.

Chez Jack Daniel’s, on connaît la musique. Peut-être parce que le fondateur finançait déjà l’orchestre du village, le Silver Cornet Band. Avant que Frank Sinatra ne soit le premier à faire de Jack Daniel’s la marque des rock stars. Initié en 1947 par son copain acteur, Jackie Gleason, « Ol’blue eyes » fit du Old No.7 sa boisson fétiche, au point de toujours en exiger sur scène – il parlait de « nectar des dieux » – et, selon la légende, de se faire enterrer avec la bouteille à étiquette noire. Pas étonnant que la marque édite, depuis 2013, une cuvée en son honneur, la Sinatra Select, affinée dans des fûts aux cannelures particulières.

Une Amérique bue au goulot

Parmi les multiples rockeurs à avoir suivi le crooneur dans son adoration du whiskey de Lynchburg, les Rolling Stones mériteraient aussi une bouteille à leur nom. En particulier leur guitariste, Keith Richards, tant sont nombreuses les photos de lui consommant le breuvage au goulot. Comme si le Britannique buvait un peu de cette Amérique qu’il avait tant fantasmée musicalement.

Une intuition confirmée sur le tard par l’histoire quand, en 2016, une écrivaine américaine, Fawn Weaver, prouva, documents à l’appui, que Jack Daniel (mort, en 1911, des suites d’une gangrène après s’être blessé au pied en tapant de rage dans un coffre-fort dont il avait oublié la combinaison) avait été initié à l’art de la distillation par un esclave, Nathan « Nearest » Green. Ce dernier devint, après la guerre de Sécession, le premier « maître distillateur » de la future plus célèbre marque de whiskey au monde. Intégrée désormais dans la visite guidée de la distillerie, cette histoire de fusion de cultures noire et blanche, n’est-elle pas aussi celle du rock’n’roll ?

Stéphane Davet

Portfolio

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