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Buffet-Crampon, 190 ans sans couac

Marie-Aude Roux, Le Monde du 28 février 2016

vendredi 27 avril 2018Joel-Yves

Essuyage d’une clarinette

Le leader mondial de la clarinette fabrique chaque jour 80 instruments dans ses ateliers de Mantes-la-Ville

Ce matin de novembre 2015, comme deux fois par mois en moyenne, le soliste Paul Meyer est venu essayer des clarinettes dans les ateliers Buffet-Crampon à Mantes-la-Ville (Yvelines). Ils sont quelques-uns comme lui, triés sur le volet – Nicolas Baldeyrou, Patrick Messina (clarinette solo à l’Orchestre philharmonique de Radio France et à l’Orchestre national de France), sans parler de Michel Arrignon, leur professeur au Conservatoire de Paris –, à assurer la fonction qualité de la célèbre marque d’instruments à vent française, qui vient de fêter en 2015 ses 190 ans d’existence.

Paul Meyer a rejoint dans un studio réservé à cet effet un musicien venu d’Argentine, Dante Ottaviano, clarinettiste à l’Orchestre symphonique de Cordoba. Le jeune homme, en tête à tête depuis le début de la matinée avec une cinquantaine d’instruments, en a sélectionné une bonne dizaine. Mais il hésite. C’est là que Paul Meyer intervient pour un passage en revue.

L’heure n’est plus au Chat du Pierre et le Loup de Prokofiev, ou au super glissando qui ouvre dans une gerbe ascendante la Rhapsody in Blue de George Gershwin.

Le virtuose embouche chaque instrument à une vitesse hallucinante, parcourt avec volubilité ses presque quatre octaves. Quelques traits virtuoses piqués sur le vif, un bout de mélodie pour le chant, des girolles de gammes chromatiques pour vérifier certains passages entre deux tessitures.

Les différences sont subtiles ; la première impression cruciale. « Il faut être très concentré et opérer très vite, sinon on s’habitue à la sonorité de l’instrument, et c’est fini », explique Paul Meyer, qui a écarté certaines clarinettes sans hésitation, sous le regard admiratif et perplexe de son collègue sud-américain. Quatre resteront en lice. La décision finale appartient à l’acquéreur. « Les professionnels achètent généralement une paire de clarinettes, indique Paul Meyer. Une clarinette en si bémol, qui est la plus usuelle de cette famille nombreuse, mais aussi une clarinette en la, celle que Mozart affectionnait et pour laquelle il a écrit son fameux Concerto K 622. »

Les clarinettes Buffet-Crampon dominent le marché international, avec 85 % des ventes mondiales, et la fabrication d’instruments d’exception comme la « Tosca » ou la « Divine ». Si la première, commercialisée en2004, a bénéficié de l’expertise de Michel Arrignon, Paul Meyer s’est attaché à l’élaboration de la « Divine », sur le marché depuis 2012. Cette année, ce sera au tour de la toute nouvelle « Tradition », dont la mise au point a réuni pendant deux ans Français et Américains.

« Nous sommes toujours à la recherche du Stradivarius de la clarinette », affirme Paul Meyer, qui a rejoint le studio d’Eric Baret, clarinettiste et acousticien-chercheur pour Buffet-Crampon. Il s’attaque à sa seconde mission de la matinée : l’essai d’un panel de barillets, ce petit morceau de cylindre creux qui relie l’embouchure au corps de l’instrument, sur la « Tradition ». Cerclé, pas cerclé, en bois, en fibre de carbone ? Rien n’est encore décidé.

« L’arbre à musique »

Pour cet instrument à vent de la familledes bois, tout a commencé justement dans une plantation du Mozambique ou de Tanzanie.

L’ébène Dalbergia melanoxylon, « l’arbre à musique », est réputé pour la densité et la résistance de son bois à croissance lente (9 mètres en 80ans). Buffet-Crampon en importe quelque cent tonnes par an débitées en cubes, parallélépipèdes et autres polyèdres.

« Ce sont des essences nobles devenues rares. Nous travaillons avec des fournisseurs “vertueux” qui replantent ce qu’ils consomment », précise Jérôme Perrod qui a repris les rênes du groupe français en 2014 et conforté en 2015 un chiffre d’affaires passé, en moins de dix ans, de 45 à 85 millions d’euros. Sans doute l’effet du rachat de Buffet-Crampon en 2005 par le fonds d’investissement Argos Soditic Group à l’éditeur de musique classique londonien Boosey & Hawkes, qui en était propriétaire depuis 1981. Avant la cession de 2012 à Fondations Capital, une société d’investissement spécialiste des PME.

L’histoire emblématique d’une époque : Buffet-Crampon a absorbé en 2006 deux marques françaises – dont l’usine historique des clarinettes Leblanc à La Couture-Boussey, dans l’Eure, fermée depuis en 2012 – et de deux marques allemandes, les clarinettes W. Schreiber et les saxophones Julius Keilwerth.

Aujourd’hui, Buffet-Crampon a des usines en Allemagne (Markneukirchen, Geretsried), aux Etats-Unis (Jacksonville, en Floride), au Japon (Tokyo) et en Chine (Pékin). Le seul qui continue à lui tenir tête en France n’est autre que son voisin et concurrent, la marque Henri Selmer, également installée à Mantes-la-Ville depuis 1919. « Selmer est surtout connu pour l’excellence de ses saxophones, notamment dans le marché du jazz, remarque Jérôme Perrod, tandis que Buffet-Crampon, plus axé sur la musique classique, domine le marché mondial de la clarinette. »

Paul Meyer connaît chacun des 174 artisans des ateliers Buffet-Crampon, qu’il travaille le bois comme tourneur, ponceur, bouleur, passeur de perce, ou le métal – clétier, soudeur, finisseur. Sous les verrières aux allures vieillottes, l’endroit est un curieux mélange entre haute technologie et savoir faire ancestral. Les machines numériques sophistiquées pour effectuer par exemple le« pointage » des corps (la percée des trous) côtoient la fabrication à la main de 80 % des 235composants nécessaires à l’élaboration d’une clarinette.

Manu est une des stars de l’atelier qui produit en moyenne 80 instruments par jour – soit 22 000 par an (dont également des haut-bois, bassons, et saxophones). Ce passeur de perce a, en effet, la délicate responsabilité de la sonorité de l’instrument. Il faut le voir peaufiner le cœur de bois évidé, du ponçage autour d’un manche recouvert de papier de verre au coup d’œil final vers la lumière pour vérifier que le cylindre est parfaitement lisse... en passant par la plume d’oiseau imbibée d’huile pour imperméabiliser les parois et les protéger de la condensation générée par le souffle de l’interprète. C’est cette excellence qui a fait la réputation de Buffet-Crampon depuis l’invention de la perce multi-cylindrique en 1955 par un acousticien de génie, Robert Carrée.

La fameuse « Tradition »

Une cinquantaine de références figurent au catalogue de Buffet-Crampon, liées à l’histoire de l’interprétation – artistes, répertoires, mais aussi salles de concerts.

« Il y eut une période où l’objectif était de gagner en puissance à cause des salles toujours plus grandes, avec des orchestres toujours plus importants, constate Paul Meyer. Aujourd’hui, c’est le mouvement inverse. »

Outre le fait que l’acoustique s’est généralement améliorée, le retour du baroque depuis trente ans a joué un rôle. L’oreille s’est habituée à des sonorités moins larges. D’où la fameuse « Tradition », dont la sonorité plus intime fait référence à l’école française de clarinette, fondée sur des couleurs moins éclatantes mais plus riches. Un goût plébiscité par les Etats-Unis qui représentent 25 % des ventes à l’export. « Ils sont restés très ancrés dans leurs habitudes et préfèrent souvent jouer les Buffet-Crampon d’il y a cinquante ans », s’amuse Paul Meyer. Qui rappelle l’influence des musiciens français émigrés à Boston après la première guerre mondiale, dont les chefs d’orchestre de l’Orchestre symphonique de Boston – Pierre Monteux (de 1919 à 1924) et Charles Munch (1949-1962). Le clarinettiste star, aujourd’hui lui-même passé à la direction d’orchestre, est intarissable sur les différences de jeu. Celui plus léger des Anglais, lié pour lui à la langue, celui des Italiens et Espagnols dont le style est plus proche du nôtre, tandis que les Allemands et les Autrichiens ont gardé leur propre système, « plus archaïque ».

Le temps est loin où Denis Buffet-Auger installait en 1825 son atelier de lutherie au 22, passage du Grand-Cerf, dans le 2e arrondissement de Paris, et se faisait connaître grâce à ses clarinettes à treize clés. Son fils, Jean-Louis, marié en 1836 à Zoé Crampon, fonde la marque, qui émigrera au mitan du XIXe siècle à Mantes-la-Ville, lieu stratégique sur la Seine, à mi-chemin entre Paris et la Normandie, à une époque où l’acheminement des matériaux se fait essentiellement par voie fluviale.

Buffet-Crampon se joue aujourd’hui des mers – fabriquant la clarinette d’ébène de concert (de 8 000 à 10 000 euros) jusqu’à l’instrument d’étude en plastique (350 euros), dont le marché se développe surtout en Chine. La marque a désormais développé un partenariat avec « El Sistema », le célèbre programme social d’éducation musicale né au Venezuela : quatre stagiaires techniciens ont été accueillis à Mantes-la-Ville au printemps-été 2015.

Buffet-Crampon a même mis au point en 1994 la « Green LinE », un modèle fabriqué à partir d’un matériau composite issu du recyclage de la poudre d’ébène, capable de conserver les propriétés acoustiques de l’instrument tout en lui assurant plus de fiabilité et de longévité. Les forêts de bois noir d’Afrique peuvent continuer à pousser tranquillement.

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